Marc Desgrandchamps
La disparition
A Lyon, le peintre Marc Desgrandchamps poursuit son combat marqué par le doute et la transparence
Evanescents ou fantomatiques, mystérieux, déconcertants, voire inquiétants, les tableaux de Marc Desgrandchamps ne se livrent pas. Pas plus que leur auteur, d'ailleurs. A Lyon, dans son atelier ouvert sur un petit jardin, tout respire pourtant ordre et clarté: les pinceaux rangés dans leurs pots et les œuvres en attente alignées dans leur coin. Maculé de couleurs, l'un des murs semble seul porter l'empreinte du combat que mène le plasticien contre la toile. C'est là qu'il accroche ses tableaux, pour les peindre, au son du jazz ou du rock.
Quatre institutions rendent aujourd'hui hommage à cet artiste discret de 44 ans, qui, depuis la fin des années 1980, poursuit sa voie avec obstination. Sa carrière, au sortir des Beaux-Arts, n'avait pourtant pas démarré sous les meilleurs auspices. Sans se soucier des modes, il avait alors repris le flambeau de la peinture figurative. Une provocation payée au prix fort. Ses premières expositions ne lui ont guère laissé de bons souvenirs. «Mais je ne regrette rien», dit-il. Celle au musée d'Art moderne de la ville de Paris, en 1986, fut «un bide total». Et celle au Centre Pompidou, aux côtés de Pierre Moignard et de Vincent Corpet, en 1987, provoqua le scandale. Les grandes figures monumentales cernées de noir qu'il réalise à l'époque, dans l'esprit de Max Beckmann, hérissent le public féru d'avant-garde. Fabrice Hergott, commissaire de l'événement, actuel directeur du musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg, se souvient encore de l'atmosphère houleuse du vernissage, et notamment de ce visiteur qui l'apostropha violemment pour lui reprocher de ne pas montrer Lavier et Buren.
«Durant les cinq années qui ont suivi, je n'ai pas fait beaucoup d'expositions, rappelle Desgrandchamps sans amertume, le sourire aux lèvres. J'ai donc eu tout le temps de méditer sur ma pratique. Cette réflexion a porté ses fruits, puisqu'elle m'a permis d'introduire la photographie dans mes tableaux, c'est-à-dire la réalité.» Les clichés, qu'il prend lui-même ou découpe dans la presse - paysages ou images banales de la vie quotidienne - lui servent à la fois d'aide-mémoire et de source d'inspiration. Sur la toile, en quelques coups de crayon, il peut ensuite grossièrement positionner les figures. Qui disparaîtront bientôt sous les coups de son pinceau. «J'utilise une peinture fluide pour ses effets de transparence», précise-t-il.
Car telle est bien la spécificité des tableaux de l'artiste. Au premier regard, ces forêts ou bords de mer, ces nus et ces natures mortes apparaissent familiers. Mais rapidement la vision se brouille, en même temps que s'installe le malaise. L'utilisation de pigments dilués, qu'il applique en voiles légers, ôte en effet aux êtres et aux choses densité et matérialité. Femmes, arbres ou objets, souvent tronqués, prennent ainsi l'allure de spectres. Tels des négatifs superposés, les images se chevauchent, se confondent. Parfois se répondent d'un panneau à l'autre en un diptyque ou triptyque. Tout en effacements et surgissements, cette «peinture du doute», comme il la nomme, ne raconte aucune histoire. Elle semble mettre en scène la mémoire qui s'estompe, un monde au bord de la disparition. Au fil des tableaux, l'impression de délitement s'intensifie. Des «dégoulinures» sont récemment apparues à la surface de ses toiles, comme si les corps étaient en train de redevenir poussière et que la réalité se vidait définitivement de toute sa substance. «Je peins verticalement, explique-t-il en désignant le fameux mur. L'huile peut s'écouler à son gré.» Elle ne s'arrête donc pas. Pas plus que l'artiste.
Annick Colonna-Césari
L'Express du 12/07/2004 |