Le peintre et sculpteur Jean-Pierre Pincemin est mort, mardi 17 mai, chez lui, à Arcueil (Val-de-Marne). Il avait 61 ans. Proche du groupe Support/Surfaces au début des années 1970, cette figure majeure de la peinture française avait ensuite abandonné l'abstraction géométrique au profit d'une figuration inventive et foisonnante.
Jean-Pierre Pincemin est né à Paris, le 7 avril 1944. Dans un court récit autobiographique concernant ses débuts dans la vie, il dit que l'enfant ordinaire qu'il était préférait de loin l'école buissonnière et les aventures de Blake et Mortimer aux leçons et devoirs. Pour le redresser, on l'envoya donc en pension chez les jésuites, et, comme ça n'était pas mieux, on lui fit apprendre le métier de tourneur. A 17 ans, muni d'un CAP, il entre dans une petite entreprise. Il la quittera pour une grande, nationalisée.
L'artiste est autodidacte. Il a pris goût à la peinture en séchant les cours d'esthétique industrielle pour aller au Louvre. Après avoir tripatouillé de la pellicule, il se met à la peinture, parce que le galeriste Jean Fournier, qui avait une maison près de celle de ses parents, l'encourage à le faire. Entre 1962 et 1966, il multiplie les tentatives picturales modernes, de l'abstraction lyrique à l'action painting, en passant par le nouveau réalisme, mais c'est avec la sculpture, discipline à laquelle il reviendra toujours, qu'il se fait d'abord remarquer.
Autour de 1967-1968, il réalise sur des draps des empreintes de planches, de tôles ondulées, de grillages qu'il récupère dans les décharges. C'est son premier chantier sérieux de construction de la peinture. Il la conçoit alors en termes de répétition et de sérialité, il en accuse la matérialité. Pincemin est proche de Claude Viallat et du groupe Supports/Surfaces, avec qui il va exposer à plusieurs reprises.
Dans la foulée viennent les carrés de tissu collés, trempés dans des bains de couleur. Les toiles commencent à ressembler à des tableaux. Elles obéissent à une structure architecturale simple, monumentale, d'arcs et de portes, avec un haut et un bas, une assise, une partition de l'espace, même dans les champs monochromes.
La couleur, sombre, passée à la brosse, y prend toujours plus d'épaisseur et de poids. C'est le temps des "Palissades", des bandes horizontales et verticales qui font penser à des planches ajustées. Dans ces configurations strictes, le geste pictural peut se charger de lyrisme. Les formats deviennent grandioses, à l'américaine.
Jean-Pierre Pincemin figure dans l'exposition "Nouvelle peinture en France-Pratiques/théories", organisée par le Musée de Saint-Etienne, en 1974. Elle réunit les représentants de Supports/Surfaces. Lui s'en détache. Son premier exégète, le critique Bernard Lamarche-Vadel, devait peu après (en 1979) reconnaître en lui un "peintre d'histoire" , l'auteur d'une "oeuvre animée d'un puissant motif" , d'une "oeuvre prise dans une réflexion sur la peinture dans son sens classique et traditionnel" .
Pincemin, pour sa part, déclarait qu'il avait toujours eu "une idée ultraperfectionniste de la peinture : une vision qui est très proche de celle de Véronèse" . Il précisait qu'il lui avait fallu dix ans pour apprendre à peindre et pouvoir faire un tableau. Il se disait "archiconventionnel" . Et déclarait vouloir "prendre des formes du XX e siècle, la géométrisation, ou même l'abstraction, et les dire dans un langage qui serait pratiquement celui du XVI e siècle" .
UN CHAOS DE FORMES
"Faire se rejoindre des choses qui peut-être ne sont pas faites pour se rejoindre" , Pincemin ne s'en prive pas non plus, quand il passe à la figuration au milieu des années 1980, mêlant les sources iconographiques dans une imagerie qu'il fait sortir d'un chaos de formes serpentines et de ratures. Il inscrit des arbres de primitifs italiens, simples et plats, en forme de cyprès, dans un cycle sur"L'Année de l'Inde" , où l'on croise de grosses fleurs à la Warhol, des pattes et des trompes d'éléphants blancs, toute une figuration à motifs incertains, mais aux formes sûres, bien entretenues dans "un équilibre entre la présence d'une image et son absence" .
Dès lors le peintre navigue selon ses caprices, s'inspirant de fables du Moyen Age, de l'imagerie chrétienne ou d'estampes japonaises, après les miniatures indiennes. En 1995, à Liège, il figure la création du monde sur un plafond de 200 m 2 à l'hospice du Balloir, en respectant à la lettre le récit biblique.
En 1999, l'artiste montre ses tableaux préférés dans une exposition à la Fondation Coprim, à Paris, puis il participe en 2000 à l'exposition"La peinture n'est pas un genre", qui défend la pratique picturale au Musée des beaux-arts de Tourcoing.
Pincemin donne aussi de drôles de sculptures, énormes parfois, comme cette barrière de béton aux allures de dragon, qui approche les 11 mètres de long. D'autres sont faites de petites plaquettes de bois colorées et agrafées comme des éléments d'armure orientale.
D'étranges volumes sont nés de ces assemblages aléatoires, proliférant. Ils dérangent, comme tout ce que produit Pincemin depuis le jour où il a choisi de déverrouiller sa peinture et de l'inscrire dans des rythmes de croissance organique, plutôt que dans une grille. Le beau peintre qu'il était pouvait travailler sans filet.
Geneviève Breerette Article paru dans l'édition du 19.05.05 du journal Le Monde