Le dialogue séculaire de l'art et de la nature. L'homme est discret et pourrait presque passer pour timide, si n'était un sourire engageant et une voix posée qui impose rapidement l'idée d'un artiste fort intérieurement et sûr de ses engagements. Et à l'entendre plus longuement on sent poindre une joie contenue et maîtrisée: celle de celui qui a trouvé une « manière ». Et ce que nous avions pris hâtivement pour de la timidité n'est en fait que l'humilité de celui qui sait ce que doit au travail et à la réflexion la voie empruntée avec grâce et simplicité. En effet, Abderrahim Yamou n'est pas un peintre ordinaire et son œuvre, à nulle autre pareille, s'impose d'abord par sa particularité et avec suffisamment de force pour désavouer par avance toute filiation trop convenue. Partagé entre l'abstraction et la figuration, résolu à ne pas s'engager résolument dans l'une de ces deux voies, il célèbre la nature pour mieux magnifier l'art en tant qu'artefact. Ce faisant il approfondit en le renouvelant le débat séculaire de l'art et de la nature. Les œuvres, de formats variés, évoquent invariablement un thème unique : la flore et ses métamorphoses. Selon des points de vue différents et selon des « fenêtres » plus ou moins audacieuses et des raccourcis abrupts l'artiste nous astreint à voir au plus près de l'humus ou a suivre le développement linéaire et stylisé de végétaux denses et enchevêtrés. D'une composition à l'autre, la mise en scène varie au point de faire osciller l'œuvre d'un naturalisme précis et détaillé à une iconographie fantastique par ses lumières sombres et vaporeuses et qui en devient presque précieuse dans le développement des motifs de l'arrière plan ou dans le traitement de certains détails. Les œuvres naturalistes se distinguent par la netteté de leur rendu. Des plantes aisément discernables exhibent une croissance presque proliférante et étalent leur ramification et leur feuillage sur la plus grande partie de la toile.
Au plus près de l'univers végétal notre regard se perd dans un lacis de formes seulement limité par des fonds ténébreux ou par des blocs monochromes évoquant le faciès d'un terrain vu en coupe. Dès que la lumière en ses matières et ses effets prend le pas sur la représentation de l'élément végétal, l'ambiance de la toile se modifie, devient mystère, au point de rappeler les recherches ultimes de certains paysagistes du xixe siècle. L'œuvre gagne de nouveau en clarté lorsque l'arrière plan développe un motif répété d'arabesques ou de formes spiralées faisant penser à la trace ultime d'une activité vitale, l'empreinte d'une ammonite évidée. La stylisation des formes, extrême et affectée, révèle des emprunts à la calligraphie et se développe dans un esprit proche de celui de l'Art nouveau. À la différence essentielle cependant que l'artiste ne cède nullement à la tentation du décoratif: il ne s'agit pas de « remplir» l'espace d'une forme plaisante mais davantage de l'interroger en le contrariant notamment par des effacements partiels du motif ou par l'envahissement d'une partie de la toile par un aplat monochrome.
La figuration associée à la dé-représentation. L'œuvre d'Abderrahim Yamou condense des influences complexes et contradictoires qu'il devient impératif de préciser. Notons d'abord que le thème décliné par l'artiste — la célébration du monde végétal — n'est pas une concession simpliste et démagogique à l'écologisme ambiant mais d'abord la réflexion d'un peintre sur le réfèrent traditionnel de la peinture: la nature. |