Pierre Givodan

Angelus Novus

 

" Angelus Novus " de Paul Klee
(Aventure d'un tableau par temps de catastrophe)

 

" Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus... "
Walter Benjamin, Thèses sur la Philosophie de l'Histoire.

1 Les Horizons de l'Ange

Nous savons désormais où se trouve le tableau : dans un musée d'Israël, plus exactement à Jérusalem. " L'Angelus Novus ", figure de l'Homme oublié a rejoint sa demeure en expérimentant l'exil. Faisons abstraction de tout cela. Ce long parcours s'étend sur plusieurs décennies désormais limitées au trajet de quelques individus, mais pas des moindres. Tout ce que la conscience peut en dire c'est qu'ils ont découvert un même paysage et ont accompli des voyages parfois harassants, passant leur vie à essayer de sauver ce qui pouvait l'être.


Mais d'abord ? Jusqu'où aller dans la compréhension de l'énigme ? Comment se hisser jusqu'au sommet de l'arbre... jusqu'au ciel où les oiseaux rêvent ? Comme un corps céleste, symbole de l'espoir " l'Angelus Novus " signifie les pouvoirs de la revendication, l'astre utopique au plus proche de nous.


Par où commencer donc cette histoire ? Car cela est déjà une vieille affaire. Un siècle nous séparera bientôt de la jeunesse, de la vie, voire de la mort de Walter Benjamin. Les évènements se perdent dans la nuit. Mais l'on a ici un exemple " pur " dans le sens chimique du terme, évident comme une montagne et pourtant plus petit qu'un grain de poussière au regard dansant devant la lumière des étoiles, plus chaud encore que la joie mais limité de toutes parts par l'histoire, le monde ennemi, la griffe du fascisme et de tous les totalitarismes.


Walter Benjamin était un être qui possédait tous les attributs du partage et comme toute créature vivante avait une grande curiosité. Il était vivant, ingénieux et surtout pas fantasque. Il y a quelques années, j'ai donc appris que Paul Klee lui avait inspiré un texte à propos d'une de ses oeuvres : Angelus Novus. Puis j'ai su que ce tableau avait été acheté par le philosophe en 1921 je crois, tandis qu'il avait été peint en 1920 par Klee. Il s'agit d'une petite aquarelle. Loin des idées abstraites Benjamin y énonce là pour ses semblables une des clés de sa propre vision de l'Histoire. Une communauté de pensée agit certainement en sous-main entre les deux hommes. Ensuite Benjamin invente un système de vie qui lui permet de conserver une certaine et toute relative indépendance pour franchir les années. Il quitte l'Allemagne qui voit monter en puissance les nazis et leur haine insatiable de l'intelligence novatrice.


Benjamin installe ses quartiers au milieu des livres, notamment ceux de la Bibliothèque Nationale de Paris, en France. Chacun y peut encore maîtriser son destin, jusqu'à ce que le gouvernement de Vichy regroupe les étrangers dans des camps. Benjamin sait que ses idées ne lui permettront pas de conserver longtemps la liberté. Il franchit donc le pas et confie à Georges Bataille outre l'ouvrage des Thèses sur la Philosophie de l'Histoire, un tableau : Angelus Novus, pour les générations du futur. C'est l'histoire de cette oeuvre dont la destinée est cosmopolite et qui vit le jour chez un individu se partageant entre la peinture et la musique : Paul Klee, qui nous intéresse ici.


Cette affaire dont les aléas sont fabuleux nous fera découvrir comment l'homme résiste à une histoire désespérante et désarmante. Comment l'art aimante le coeur jusqu'aux étoiles les plus reculées et rivalise avec la connaissance. L'aventure de l'Angelus Novus n'oublie pas de nous faire apercevoir le chemin qu'il faut parcourir pour faire une vie proche de son achèvement. " L'Art est une mise en forme du relatif " énonce Camus dans un de ses écrits. Mais la vie terrestre prend souvent un visage chaotique. Ainsi il y avait de grandes chances que Benjamin ne rencontre pas Klee. Et pourtant quelque part, un jour, il acheta le petit tableau qui ne devait plus le quitter pendant dix-neuf ans.


La connaissance que Klee avait de la vie concernait la nature, les végétaux, la terre et le cosmos, la lutte du soleil et les attirances de la Lune certainement. Mais il se peut qu'il ait ignoré comment l'action de ce tableau joua dans l'exposé des thèses sur l'Histoire que le philosophe développa par la suite. Quoiqu'il en soit depuis des années Klee était happé par l'orient, son voyage en Tunisie décida de sa vocation. Découverte de la couleur, la lumière, " je suis peintre ". Loin des calottes polaires et des déserts arides, l'artiste naissait au " troisième style ". Le territoire qui occupera désormais Klee sera celui de la synthèse entre Orient et Occident. Toutes les catastrophes ne lui ôteront pas cette chance : ce principe de survie.


L'espèce de penseur qu'est Benjamin appartient à l'ordre des "hommes à part ". Celui-ci se rencontre sans doute sur tous les continents. Dans ce cas le cerveau ne s'exerce pas loin des régions bouillantes de la culture, il ne quitte pas les zones chaudes du savoir. L'art sera donc ici l'intermédiaire idéal et la figure de l'ange fera la médiation entre cet homme fasciné par le Capital et le Progrès et le peintre des feux, des fossiles et du monde. Tout était apparemment distinct entre eux ; mais voilà il y eut ce tableau Angelus Novus.

A cette époque le niveau de l'histoire était " très bas ". Il y avait eu la Grande Guerre de 14-18 et ses millions de morts. La défaite de la raison et pour les survivants l'idée que l'esprit européen s'était perdu quelque part dans les tranchées. Il s'agissait de reprendre pied dans la vie, en Europe. Mais comment ? Et pourquoi ?


Alors Benjamin s'attaque au territoire de l'histoire des idées, de la littérature et des faits sociaux à partir de la pensée de la disparition. Les prisonniers de l'histoire mondiale ne le lâcheraient plus. L'homme moderne et ses représentations requiert son attention, mais ceci sans oublier son possible écrasement. Or l'ange présente la particularité d'échapper aux contingences historiques, tout en y participant. Métaphore de l'esprit, il domine le temps et annonce une nouvelle ère... celle que Klee a pressentie justement, lui qui voit dans l'artiste le relais de l'invisible. Là réside le fil conducteur qui décide Benjamin à acquérir l'oeuvre sans doute.

2 Les bibliothèques.

Apparition confirmée et disparition de la modernité à la frontière du XXème siècle, tandis que l'on passe le cap de l'aventure mondiale. A l'apogée de ce gigantesque continent de problèmes, entre les deux guerres une bande de terre survit à la glaciation chez les intellectuels et artistes allemands ; cela donne le Bauhaus par exemple, école dans laquelle Klee exerce. " L'art ne reproduit pas le visible, mais rend visible ", écrit-il dans sa Théorie de l'Art moderne, conférence de 1924. Et Benjamin dans ses futures réflexions sur l'aura de l'oeuvre " manifestation d'un lointain quelle que soit sa proximité... " répond en 1934 dans " L'Oeuvre d'Art à l'ère de sa reproductibilité technique ". L'Angelus n'y est peut-être pas pour peu. Les éléphants et les mammouths s'emparant du pouvoir à cette époque en Allemagne, l'esprit s'adapte aux conditions difficiles. Les expéditions se multiplient en Europe dans toutes les directions.


Cela se passait pendant que Klee quittait son poste de professeur et que Benjamin était contraint de s'exiler en France, à Paris plus exactement. Il emporta le tableau et ne s'en sépara plus. Le niveau politique des difficultés allait croissant. Dès lors l'oeuvre Angelus Novus résistera seule aux dégâts causés par l'Etat hitlérien. Séparation de Benjamin d'avec sa famille, divorce, isolement progressif sur une terre étrangère, sentiment que la suite s'annonce terrible bien qu'inconnue. Il interroge cette Création dont l'Angélus montre les limites. Benjamin voyage beaucoup dans les livres, depuis la Kabbale jusqu'à la philosophie mystique que son lointain interlocuteur et ami Gershom Scholem redéploie de son côté. -Les êtres humains ont gagné toute la surface de la planète, se dit-il, mais pas la civilisation. Et cependant les hommes pris individuellement ne connaissent pas la barbarie ! Alors, quelles oeuvres effectueraient la distance ? Comment entreprendre le voyage vers les Terres de l'esprit ? Il faudra attendre de voir l'horizon reculer encore. Entre temps Hitler veut bâtir l'Empire de mille ans. Quelques individus dirigent les travaux en Allemagne. Mais pas de messager de l'Universel autre que l'Angelus Novus pour Benjamin. Rien qui rivalise avec ce petit tableau à Paris parmi les millions de citoyens qui vivent dans la Capitale française.

Le plus impressionnant dans cette histoire c'est que le royaume que Benjamin arpente au cours de cette période a un caractère provincial : les étagères des bibliothèques parisiennes consacrées au Moyen-orient, parfois à l'Empire romain ou aux érudits Occidentaux. Benjamin vivra la chute de la civilisation européenne et l'hostilité croissante des fascistes jusqu'à la frontière franco-espagnole, bientôt ; il se heurte déjà mentalement aux bandits d'Etat et il écrit le récit de ses pérégrinations en se déplaçant, en marchant dans les Passages parisiens, tandis que Vichy n'est plus qu'à cinq ans de là. L'eau est plate ce jour-là. Benjamin a le sentiment de renaître le long du fleuve de la Seine. Il se permet de voyager sur un radeau imaginaire. Un bateau l'aurait conduit jusqu'en Egypte où il aurait sillonné le Nil. En cas de danger il continuerait même ê la nage... Ulysse errant il explore le territoire secret de la mélancolie de l'exilé.

3 Insuffisance du monde.

Benjamin sentait bien que sa vie prenait un caractère tragique. A la même époque Paul Klee se repliait sur son activité privée, et bientôt la maladie interviendrait. On peut affirmer que la question fondamentale est désormais en Europe celle-ci : comment nos conceptions peuvent-elles permettre de sauver l'homme ? Cet homme qui deviendra une lacune injustifiée, bafouée, inemployée. Et qu'en est-il de Dieu ? C'est là qu'intervient Georges Bataille ...


L'homme navigue dans les difficultés théoriques à propos du plaisir, de la violence, de la pathologie, de la débauche et du jeu, du sacré et du sacrifice. Benjamin, lui, travaille à l'élaboration de sa propre critique sociale. Sa " part maudite " repose sur l'économie politique de l'abandon et de l'écroulement des vies oubliées. Son répertoire aurait plutôt à voir avec les lectures talmudiques et la communication angélique. Son mouvement est celui de l'énergie créatrice d'espoir.


Alors ? C'est à ce moment qu'il entrevit peut-être une autre fois l'idée de sa fin ou son départ, l'espace d'un instant. Fuite vers une autre terre, loin des oppresseurs et de l'histoire despotique. Mais il est trop tôt pour en parler. Enfin, comment ne pas voir dans la fidélité de Benjamin à l'Angelus Novus, l'expression de ce désir d'un autre monde, un monde futur au premier chef Vivant ? Benjamin, au bout de sa solitude, s'éloignait ce jour là de la Bibliothèque. Il recommandait à Georges Bataille de cacher son héritage au milieu des livres. Benjamin s'en allait le long des boulevards. Il longeait maintenant les quais.


Ah, la solitude parisienne ! Pour rien au monde il aurait pris le risque de la négliger encore. Et cependant il devrait partir prochainement. Les Etats-Unis l'attendaient déjà. Il aurait le courage d'abandonner définitivement l'Europe et de s'installer en Amérique pour l'éternité. Accepter aussi d'y mourir. Il se posait des questions inutiles. Il se demandait quels étaient les signes qui se manifestaient de là-bas et qui lui parlaient.


Il y avait cette volonté de tourner dans tous les sens ce problème de la liberté et du déterminisme. Pourquoi l'homme poursuit-il malgré tout son chemin ? D'où vient le courage au milieu de la lâcheté générale ? Ses pas s'ajoutaient à ceux de générations de penseurs, toujours plus loin derrière lui. Sa mémoire grandissait, tombait dans l'immémorial, revenait sur la perte du sens, les évènements que " la machine " ( avec la Culture de masse) suscitait, les nouvelles formes de la quête...


Le débat intérieur surgissait autour du fini, du bonheur. L'Angelus Novus l'incitait à rebrousser chemin dans sa démarche et à ne craindre personne. Difficile de distinguer la marche à suivre dans cette obscurité qui montait. Et puis il y avait cette tristesse qui répondait à cette joie qu'il pressentait parfois inexplicable et lointaine...L'Angelus Novus souriait n'est-ce pas !

Depuis 1915, date à laquelle il avait connu G. Scholem jeune homme, travaillé par cette idée du retour, le chemin de l'Orthodoxie le hantait-il ? Toujours est-il que Scholem occupé à méditer la tradition mystique sa vie durant nourrira aussi les échanges que Benjamin poursuivait avec les disciples de l'Ecole de Francfort, loin des académismes.

Adorno, élève de Berg transmettrait d'ailleurs à Scholem bien plus tard les documents des " Thèses " ainsi que le petit tableau Angelus Novus.


Entre-temps Benjamin devra, tout comme Hannah Arendt, dans la solitude et le rêve d'un pays perdu, s'enfoncer dans la France désolée, les quartiers perdus, les nuages blancs. A l'arrivée de la guerre Hannah gagne Marseille puis le Portugal et parvient à avoir un visa pour les Etats-Unis. Lui, Benjamin, sera surpris comme un animal. Mystère de sa mort, contre tous les efforts tardifs et les poids d'un destin si peu désiré. Ce bonheur inespéré qui faisait soudain irruption lui échapperait-il définitivement ?


La présence que l'Angelus Novus assurait lui manquera. La force aussi pour écarter de son chemin la lourdeur de plomb de l'histoire, les kilos d'infamie qui roulent vers lui. Dormir longtemps, comme aux premiers jours. Soudain la moindre chose lui devient étrangère et banale, bête, sans profondeur. Tout le pousse au hasard. Il ne reste plus rien.

4 Pari sur le messianisme.

Ce que l'on ignore c'est à quel point l'oubli parcourt les recoins de son esprit. Ainsi Benjamin écrit dans sa correspondance : " C'est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l'espoir nous est donné". Cet espoir ne se sépare pas de la pensée du messianisme évidemment. Comment souligner cette position face au marxisme ? Telle est la difficulté.


La pensée de Ernst Bloch au sujet des mirages de l'utopie et de l'espérance n'est pas loin de son esprit non plus. Que vaut cette inspiration par rapport aux grands mouvements du socialisme au XIXème siècle ? L'esprit de la Tradition l'habite d'autant plus que le monstre de l'Etat Totalitaire devient de plus en plus menaçant à l'Ouest comme à l'Est. Cette volonté de dépassement est source d'angoisse.


Il y a enfin cette question de l'exil et de la rédemption. C'est là que l'Angelus Novus montre son visage. Il y a le versant théologique de l'histoire au moment du pacte germano-soviétique de 1939. La lutte pour les représentants de la vie, les conduites sans faille et la nouvelle révolte contre l'Empire. Cette révolution de l'Histoire en direction des temps messianiques, cette transformation de l'humanité à laquelle pense Benjamin, c'est la mémoire de l'Angelus qui la lui a longtemps suggérée.


Puis le rythme s'accélère. Benjamin voit son existence individuelle s'achever aux portes de l'Espagne. Adorno reçoit la lettre d'adieu de son ami. Des années plus tard, en 1968, Hannah Arendt comprendra dans le soleil de Benjamin le symbole de l'effort humain. Dans cette préface qu'elle écrira sur l'ouvrage " Illuminations " elle soulignera combien le suicide final de Walter B. est extérieur à lui et la preuve d'une absence d'issue concrète.

L'espérance en un monde accompli, retrouvée dans ce petit tableau peint par Klee demeure à ce jour à la frontière de la condition humaine ; quelque part, de l'autre côté de la mer Méditerranée, traçant les limites de tout enracinement comme un supplément donné à la Création, une dimension cosmique qui l'englobe.
L'Angelus Novus ornera le salon de Scholem jusqu'en 1989.

FIN

Pierre Givodan

 


En savoir plus avec,

Stephan Moses " l'Ange de l'Histoire ". ( Folio Essais)

" Les Anges nécéssaires : Kafka, Benjamin, Scholem. " Robert Alter (Belles Lettres 2001)

Hannah Arendt " Walter Benjamin 1892-1940 " (Allia)

" Correspondance 1928-1940 " Benjamin, Adorno. (Folio Essais)


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