Il y a dans tous vos livres une certaine musique des mots, pris souvent comme objets sonores. Comme avec le titre Cherokee. Comme ici, par exemple: " Il faisait froid, l'air était pur, toutes les souillures blotties dans les encoignures..." Il y a toujours aussi un contre-pied de la narration qu'on attendrait en toute logique. Ainsi ce passage: " Cette route est loin des plages, on ne voit pas la mer, on le regrette. On aimerait bien regarder naître et grossir les vagues et se renverser, voir indéfiniment chacune d'elles décliner sa version, son interprétation de la vague idéale, on pourrait comparer leur allure, leur conception, leur succession, leur son, mais non, Victoire descendit du car vers quinze heures à Mimizan." C'est autre chose qu'un jeu, c'est cela aussi la surprise que peut apporter le roman au lecteur ?
J. E.: C'est drôle que vous citiez ce passage. C'est le genre de moment du texte où j'ai un peu l'impression de travailler comme sur un morceau de jazz, avec du phrasé, de la reprise, de la coupure... En même temps, là le personnage se trouve dans un car, et j'étais persuadé que la route qu'il prend suivait la mer, qu'on la voyait. Comme je suis consciencieux, j'ai regardé une carte. Et ma déception a été grande parce qu'au départ je m'étais dit que, comme on suivrait la mer, j'avais envie de dire deux ou trois trucs sur les vagues. Comme cette envie me reste, je suis obligé de tout reprendre au conditionnel, d'exprimer la frustration de ne pas pouvoir décrire les vagues, d'imaginer la description qu'on pourrait en faire. C'est cela qui est le plus intéressant, quand on est dans l'impossible de quelque chose. C'est plus intéressant, quand on raconte une histoire, de se rendre compte que ça ne peut pas marcher comme on l'avait prévu. Parce que là, pour reprendre l'exemple du jazz, c'est comme si une section rythmique imposait un autre tempo. On est alors bien obligé d'être dans la contradiction et de profiter de cette contradiction-là. Cela fait qu'on travaille avec un intérêt différent et plus grand que si on suivait la pente des intentions premières. On se fait violence à soi, on fait violence au récit, aux autres... Ça bouscule les choses, ce qui est un intérêt majeur de la littérature. |