ManhattanTransfert John Dos passos

New-York Corner huile sur toile 1913 Edouard Hopper

Métropole

Il y avait Babylone et Ninive. Elles étaient construites en briques. Athènes était toute de colonnes de marbre et d'or. Rome reposait sur de grandes voûtes en moellons. A Constentinople, les minarets flambent comme de grands cierges, tout autour de la Corne d'or... L'acier, le verre, la brique, le béton seront les matériaux des gratte-ciel. Entassés dans l'île étroite, les édifices aux mille fenêtres se dresseront étincelants, pyramides sur pyramides, sommets de nuages blancs au-dessus des orages.

Incipit chapitre II

Le sujet de John Dos Passos dans Manhattan Transfer est la création de New-York , la métropole du XXième siècle. On chercherait pourtant en vain dans son livre la dimension "plastique" de la ville. Tout est dit à ce propos, en quelques lignes, dans l'incipit du chapitre II. Pas de description. La New-York de Dos Passos est une ville "humaine" : des personnages , des histoires, des dialogues, des atmosphères aussi, faites d' odeurs, de sons, et de lumière .

Extrait p. 351 eds Folio

Georges Baldwin remontait Madison Avenue, portant sur le bras son pardessus de semi-saison. Il sentait sa dépression fondre dans l'éblouissant crépuscule d'automne. D'une rue à l'autre, dans l'air plein de ronflement de taxis et d'odeurs d'essence, deux avocats, habit noir et col empesé, discutaient dans sa tête.
"Si tu rentres chez toi, il fera bon et intime dans le bureau. L'appartement sera sombre et tranquille et tu pourras t'assoir en pantoufles sous le buste de Scipion l'Africain dans le fauteuil de cuir, et lire, et te faire monter ton dîner...

Extrait p.371 ed Folio

Dutch Roberson était assis sur un banc du pont de Brooklyn. Il avait relevé le col de sa capote militaire et parcourait des yeux la page des cessions de fonds de commerce et des offres d'emploi. L'après-midi était lourd de brouillard. Le pont ruisselant d'eau se dressait comme un berceau dans un jardin rempli de sifflets de bateaux ...
..."Bon Dieu ! j'en ai plein le dos de lire les offres d'emploi."
Il s'étira en bâillant et laissa glisser le journal sur ses jambes.
"T'as pas froid, assis là sur ce pont ?
- Peut-être bien que si... Allons manger."
Il sauta sur ses pieds, approcha tout près d'elle sa face rouge au nez fin busqué, et, de son regard noir, fixa ses yeux gris pâle. Il lui frappa le bras violemment :
"- Hello, Francie... Comment va ma petite gosse ?"
Ils rebroussèrent chemin vers Mahattan. Au-dessous d'eux, la rivière miroitait dans le brouillard. Un grand paquebot passa lentement, tout éclairé déjà. Par dessus le parapet ils regardèrent les cheminées noires.
- Est-ce que le bateau sur lequel tu es parti était aussi grand que ça Dutch ?
- Plus grand que ça.
- Comme j'aimerais partir aussi !

Difficile cependant pour l'auteur, de renoncer tout à fait à ce qui fait image. Ainsi les incipit des chapitre IV et V

Gratte-ciel

Le petit cul-de jatte s'est arrêté au milieu du trottoir, dans la 14è Rue. Il porte un chandail bleu et un bonnet bleu tricoté. Ses yeux, tournés vers le ciel, s'arrondissent au point d'envahir toute sa figure de papier mâché. Un dirigeable glisse dans le ciel. Cigare d'étain éblouissant, estompé par la hauteur, il fend avec mollesse le ciel lavé et les nuages doux. Le petit-cul de jatte s'arrête net, arc-bouté sur ses deux bras, au milieu du trottoir dans la 14è Rue. Parmi les jambes qui marchent, jambes maigres, jambes dandinantes, jambes dans des jupes, des pantalons ou des culottes, il reste là, complètement immobile, arc-bouté sur ses deux bras, les yeux levés vers le dirigeable.

Fardeau de Ninive

Crépuscule rouge qui monte de la brume du Gulf Stream. Gorge de cuivre palpitante qui hurle dans les rues aux doigts gourds. Regards curieux des gratte-cie aux yeux de verre. Éclaboussement de minium, sur les cuisses en poutrelles des cinq ponts. Miaulement exaspérant des remorqueurs en colère sous les arbres de fumée qui vacillent dans le port.

Printemps qui met une moue sur les lèvres, printemps qui nous donne la chair de poule, qui, gigantesque, s'élève du ronflement des sirènes, envahit avec un atroce fracas la circulation arrêtée entre les maisons qui, figées, sur la pinte des pieds, regardent attentives...

 

Bibliographie

Manhattan transfer coll Folio Gallimard 2001

Manhattan transfer ill Miles Hyman Futuropolis 1992

U.S.A. coll Quarto Gallimard 2002 

note de l'éditeur :

Ce cycle de trois romans, réunis pour la première fois en français en un seul volume, inaugure, dans l'œuvre de Dos Passos, une véritable révolution dans la technique de l'écriture qui fait de lui le père de tout un courant de la modernité.

Ces trois romans ( 42e parallèle, L'An premier du siècle et La Grosse galette ) constituent une vaste fresque de la vie américaine entre 1900 et 1930, dans laquelle Dos Passos oppose les " deux Amériques " : la riche et la pauvre, celle des nantis et celle des démunis, celle des idéalistes forcenés et celle des désespérés, victimes de la Dépression.

Dos Passos poursuit et réussit ici un projet littéraire extrêmement ambitieux : rendre compte en terme de fiction de l'histoire des masses américaines.

Ainsi chaque personnage réapparaît-il dans la trilogie. Cette " comédie humaine " est à la fois un roman politique, le roman de l'Amérique et celui de la ville, ville-machine, qui broie nombre de personnages.

La belle vie coll L'imaginaire Gallimard 2002 

note de l'éditeur :

C'était hier. Des Américains débarquaient en Europe : Hemingway, Dos Passos, Fitzgerald et quelques autres. Ce fut le coup de foudre. Paris et la Côte d'Azur, le jazz et les bistrots, les lacs italiens et les fêtes de Barcelone, les promenades et l'écriture : c'était le bon temps, c'était la belle vie.

De l'affaire Sacco et Vanzetti à la guerre d'Espagne, de la révolution littéraire que fut le roman américain aux premiers hôtels de Juan-les-Pins, les années 1920 sont revisitées grâce aux souvenirs d'un des plus grands écrivains contemporains.

L'initiation d'un homme Gallimard 1997 , Le Livre A La Carte 2002

Bilan d'une nation eds du Rocher 1998

Service commandé eds du Rocher 1992

Orient-express eds du Rocher 1992

La Grosse galette coll Folio Gallimard 1990

42e parallèle coll Folio   Gallimard 1986

Le Grand dessein  coll Du monde entier   Gallimard

Biographie

John Roderigo Dos Passos naît le 14 janvier 1886 à Chicago.
Il étudie à Harvard et fait partie dès l'âge de seize ans de l'équipe de rédaction du "Harvard Monthly". Il écrit poèmes et critiques pour ce mensuel. Il s'intéresse aux problèmes de littérature et d'esthétique.
En 1916, il quitte l'université pour l'Espagne où il va étudier l'architecture.
En 1918, il retourne aux Etats-Unis où il écrit la première version de Rossinante to road again et s'engage dans la division d'ambulances Northon-Harjes, lieu de rencontre des écrivains de la Génération perdue .
Après la guerre, il retourne en Espagne pour écrire Initiation d'un jeune homme (1920) et son premier roman important : Trois soldats (1922)
Reporter, il parcourt l'Espagne, le Mexique, le Proche-Orient, tandis qu'il écrit deux romans sur New-York, Les rues de la nuit (1923) et surtout Manhattan Transfer (1925).
Dos Passos est dès lors engagé dans la contestation politique de l'Amérique du jazz et de la Prohibition. Il participe à la fondation de New Masses, où il publie en 1927 son célèbre poème Face à la chaise électrique , à la veille de l'éxécution de Saco et Vanzetti.
Tandis qu'il couvre les "grandes grêves" comme journaliste, il préside une commission d'enquête officieuse sur les conditions de travail des mineurs et défend les prisonniers politiques. Il accumule de la matière pour 42e parallèle , grande fresque de l'Amérique des années 1918-1927.
Il mène son dernier combat en faveur de la guerre du Vietnam, et meurt le 28 septembre 1970.

 
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