Relectures.
Jean Le Gac, on s'en souvient, a ouvert dans les années 1970, avec le mouvement du Narrative Art, un nouveau chapitre de l’histoire de la peinture. Puis plus tard un autre encore, dans lequel le Peintre sera le héros d’un roman dont les toiles sont le décor. Joueur comme pas deux, le "peintre/sujet" se promène dans sa propre oeuvre depuis bien longtemps. Celle-ci est bavarde, jubilatoire et contient sa dose d'humour.
Depuis 2002, entre fiction et confession, Jean Le Gac nous fait entrer dans ses bibliothèques. Il peint et dessine des livres plus grands que nature. Toujours présentés sur la tranche comme dans un rayonnage, ils ont été lus et relus. Leur dos sont plus ou moins cassés, leurs couvertures plus ou moins savetées et écornées. On repère des ouvrages de la littérature, "En lisant, en écrivant" de Julien Gracq , des inventions, "Les Adieux "de Mac Gac, les éditeurs préférés du peintre, Minuit, Bourgois, Le Masque... Si les livres ainsi présentés renvoient à une réalité, celle des librairies, des bibliothèques privées ou publiques, en arrière-plan, les illustrations surdimensionnées, quant à elles, nous emportent dans l'imaginaire romanesque de l'artiste. On partage les premières émotions enthousiastes d'un jeune lecteur découvrant les récits merveilleux d'aventures improbables, plus vraies pourtant que la réalité de son environnement.
Car les bibliothèques de ce "peintre de roman" déroulent en toute simplicité l'histoire d'un apprentissage. Elles montrent le parcours d'un lecteur. Il naît à la littérature en se gavant des aventures de héros de papier qui triomphent d'une multitude d'épreuves, d'une foule d'obstacles. Il va grandir au péril des textes y découvrir des valeurs, des horizons nouveaux. Les événements fictifs contenus dans les chers ouvrages ont une portée symbolique. La lecture est un rite. La maturité venue, le peintre grâce au jeu du double, remplit lui-même le rôle du passeur. L'oeuvre plastique devient récit initiatique.
« Bientôt des noms ici ne diront plus rien. L’art fait ainsi, beaucoup de vagues pour un peu d’écume vite bue par le sable ».
Les Bibliothèques sont ainsi également, une tentative de sauvegarder non seulement la mémoire des auteurs, des titres, de la fonction remplie par les livres dans une existence mais plus particulièrement encore, la manifestation du désir de partager l'expérience d'un lecteur heureux. Le bonheur dont on parle n'est pas un contentement béat, mais un état complexe qui retient des pluies d'enchantements, de délectations et se souvient des flaques d'angoisse semées par le doute. A l'instar de Rimbaud qui se demandait si la vraie vie n'était pas ailleurs, Jean Le Gac nous confie l'expression de sa perplexité dans "Enterré vivant". Sur cette grande image, on voit la tête aux yeux écarquillés et inquiets, d'un homme enseveli au centre d'un paysage désert et sans nom. Derrière lui la silhouette d'un enfant à l'inverse "tout en jambes" (affaire de cadrage), devant lui mais sur un autre plan, des livres géants, enfin une légende très "B.D." : "- On m'enterra jusqu'au cou". La mobilité du corps est perdue, mais l'homme est libre de rêver, de désirer. Son regard est dirigé vers le livre estampillé d'un magnifique phare, métaphore lumineuse de ce qui balise les côtes, guide et protège le navigateur.
«La Grande bibliothèque» de Jean Le Gac dans son déploiement est à l'image de la vie, pleine de possibles et d'inachevé. Chaque livre qu'elle offre est une haute tour qui débordent des d'images d'une mythologie moderne. L'artiste affabulateur et malicieux glisse du quotidien à l'insolite, du réel à l'illusoire. Dans son espace-temps les signes et les souvenirs des différentes périodes se mêlent, travaillent ensemble et s'enchantent. Le talent du peintre autorise la transmission sur grand écran du bonheur impalpable qui l'habille et l'habite auquel s'ajoute un soupçon d'inquiétude existentielle.
"Relectures" présente durant l'été au Domaine du Dourven à Loquémeau, la série d'immenses dessins formant «La Grande bibliothèque». Le titre de l'exposition dédiée selon Jean Le Gac, à cette cause perdue qu'est pour lui le dessin d'imitation peut être compris comme un principe, une méthode et une déclaration de l'artiste. Lire est insuffisant. Relire, c'est s'abandonner au plaisir de la littérature, confirmer ses choix, développer et approfondir sa connaissance. Mais, relire pour le peintre, c'est déjà réécrire, c'est à dire transposer, renouveler, focaliser, dilater ou prolonger. «La Grande bibliothèque» de Jean Le Gac est une allégorie de la création rendue possible par le processus de "relectures" et dont la génèse est dans les images que l'on se forme enfant.
Catherine Plassart
Hétéronymes
"J'ai compris que si je suis capable d'inspirer une fiction, alors il y aura une preuve de mon existence ."dira-t-il dès 1973, annonçant en quelque sorte une direction à suivre: la légitimation du peintre...
"- Le peintre L., Florent Max, Ramon Nozaro, Asfalto Chaves, Roger Nérac, Ange Glacé, etc. - un éclatement rebelle en réplique à l'inévitable "émiettement de l'être" contre lequel il s'agit, faute de pouvoir gagner, de lutter sans rémission. La construction mythique d'une figure d'artiste ...
C'est donc à un long travail de représentation du peintre que Jean Le Gac se livre et c'est le peintre à son tour qui va donner, par ses tribulations, sa réalité inaliénable et illimitée à la peinture. Le peintre/sujet figuré va traverser son temps fini en compilant des bribes de vie, en laissant des traces dans ses brisées, et la peinture suggérée (même modestement) par lui va ainsi lui survivre. La trame centrale du vaste tissu de l'entreprise de Jean Le Gac se déroule bien autour de la peinture et de sa possible pérennité. Il faut donc, pour lui frayer la place dans une réalité accessible, un acteur dont la désignation en sera génératrice à coup sûr. Or, nous l'avons vu, rien ne doit être définitivement arrêté, ainsi l'identité du peintre ne sera plus une mais éclatée en plusieurs noms dont le simple nombre suffira en même temps à nourrir la figure mythique et à éloigner le danger d'une (auto)biographie linéaire." extrait de "Le peintre au pays des merveilles" de Ann Hindry
Paradoxal
L'oeuvre de Le Gac s'élabore sur l'absence d'oeuvre de son héros...
"L'œuvre de Jean Le Gac s'élabore sur une fiction qui n'en finit pas de mettre en abîme ses procédés mêmes, fiction qui se construit sur l'absence d'œuvre de son héros : le peintre, ici devenu un peintre, qui à son tour va donner par ses tribulations et ses aventures, sa réalité inaliénable et illimitée à la peinture.
La peinture aujourd'hui ne se soucie plus de représenter le réel, mais de le rendre présent, elle vient ajouter une autre réalité à la réalité du monde. Il est alors fondé pour l'artiste de la considérer comme un fait vivant, de la vivre avec ravissement ou perplexité, de tenter avec elle de combler le vide qui se crée au cœur de toute réalité, de peindre non plus d'un certain point de vue, mais dans l'immersion même du vif : se mouvoir dedans, sans plus de place assignée." Evelyne Artaud
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